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Du Spirituel dans l'Art

Ce bref exposé met en évidence le fait que les différentes formes artistiques ne s'opposent nullement, elles se situent seulement sur des plans ou des degrés différents. Mais dans tous les cas et quelles que soient les opinions, un critère qui peut paraître banal s'impose (et la plupart des iconographes contemporains devraient y être attentifs) : le travail "bien fait". Une autre affirmation qui mériterait à elle seule un exposé est que la fonction de l'art, dans une société humaine (digne de ce nom), mérite plus qu'une simple réduction à une esthétique, une provocation ou à l'art pour l'art.

Nous débutons intentionnellement cet exposé par la représentation de "Narcisse". Nous allons voir que ce principe de "réflexion" (principe de l'image) peut se conprendre de deux manières diamétralement opposées.

L'une allant vers le triomphe de l'ego/centrisme, l'autre vers une méditation constructive et spirituelle qui s'appuie sur des valeurs universelles résumée en ces termes : la fonction ontologique de l'art.

Brève réflexion sur l'art

On peut remarquer que chaque génération balance entre : d'une part, situer la fonction de l'art dans la société et d'autre part rejeter l'idée même de "fonction". Il suffit pour s'en rendre compte d'examiner certains sujets du BAC et leurs réponses proposées.

D'un côté on extirpe quelques réflexions "philosophiques", de l'autre on plane entre "la gratuité" de l'art et un incertain dilettantisme de l'âme et du geste : l'art pour l'art, l'art de la provocation pour la provocation, l'art de la "subtilité de la manière", etc...

 

La difficulté vient de ce que le concept même d'art constitue un fait relativement nouveau dans l'histoire de l'humanité puisque c'est la "renaissance" qui l'invente. Avant cette époque, toute activité dans la société était en quelque sorte un art. Dans cette perspective, le but final de toute fonction quelle qu'elle soit était d'élever l'homme sur tous les plans. On peut dire que tout devait "édifier". Il nous semble raisonnable de penser qu'il n'y a rien d'humiliant à accepter cette sage proposition.

Édifier, suppose toutefois d'accepter la fonction ontologique (connaissance de l'Être) de l'art. Nous savons que c'est un sujet qui exaspère parcequ'il implique une "certaine objectivité" et "responsabilité" de l'acte créateur. De plus, qui s'interroge véritablement sur cette fonction ?

Certains artistes ont tellement entretenu la confusion par le dicours, que chacun préfère se réfugier derrière de vagues concepts de liberté et de subjectivité pour justifier tout et n'importe quoi.

Pour faire comprendre ce que nous voulons dire, nous rappellerons rapidement un épisode de l'histoire de Till Eulenspiegel*, ce fou du roi du moyen âge.

* Eulen signifie, hibou et spiegel, miroir

Till, ayant décidé de mener grande vie au frais du souverain d'un royaume qu'il traversa se présenta à la cour comme peintre-magicien et proposa de réaliser une fresque monumentale et exceptionnelle ... dont l'humanité se souviendrait toujours. Le roi fut piqué de vanité et de curiosité en pensant au rayonnement du royaume qui posséderait une telle oeuvre ... mais surtout à sa propre gloire. Till, fin connaisseur de l'âme humaine, prépara avec subtilité et longuement le roi et la cour à l'idée que cette fresque magique ne pourra être vue que de ceux qui ont le coeur pur, mais sans toutefois le dire ouvertement afin de ne pas éveiller de soupçons. Il ne demanda pas de salaire mais exigea de vivre à la cour sur le même pied que le roi lui-même. Ce dernier trouva cette demande raisonnable et même avantageuse.

Le célèbre bouffon demanda au roi de faire préparer par les ouvriers un mur immense enduit de chaux qui devrait être masqué par un échaffaudage recouvert d'une tenture : "pour travailler à l'abri des regards indiscrets et protèger les curieux de maléfices qu'ils s'attireraient inévitablement " ajouta-t-il. Des gardes royaux furent même placés devant le chantier. Le roi pour faire preuve de gratitude reçut Till au Château comme convenu. Quotidiennement, après avoir fait ripaille, le bouffon se rendait sur le chantier où il pratiquait, bien dissimulé derrière la tenture, sa discipline favorite : la sièste. Le temps passa et le roi commença à s'impatienter. Till savait toujours comment le rassurer en faisant valoir qu'il soignait particulièrement cette oeuvre somptueuse, il la voulait encore plus belle que tout ce qu'il est possible de concevoir ici-bas.

Deux ans s'étaient écoulés et l'énervement du roi succéda à son impatience. Notre bouffon comprit qu'il fallait mettre un terme à cette ... "oeuvre". La troisième année touchant à sa fin, il demanda au roi de prévoir, pour le Nouvel an, la cérémonie d'inauguration de la fresque magique. Les préparatifs furent magnifiques, fabuleux, somptueux. Le monarque dépensa une fortune dans l'édification d'un immense théâtre de verdure faisant face à la fresque. Le monde entier pourrait ainsi venir l'admirer, pensa-t-il. La gloire et la fortune commencait à faire bonne place dans l'imagination du souverain.

La jubilation de ce dernier fit disparaître d'un coup son énervement précédent Le jour du Nouvel an arriva, Till n'ayant jamais cessé de rappeler avec habilleté que seuls les coeurs purs pourraient voir la fresque, chacun se flattait d'avoir le coeur plus pur que son voisin et le roi, la reine et toute la cour n'étaient pas les derniers à se flatter ... soi-même. Bref, le royaume était prêt à honorer et vénérer l'oeuvre mais ... surtout ...Till pensa que le temps était venu de s'esquiver.

On peut imaginer la foule immense et colorée des courtisans, le brouhaha des marchands ambulants, les odeurs des grillades et les piaillements des enfants. Le roi, la reine, acclamés par le peuple venu de tous les coins du royaume en ce moment exceptionnel distribuaient des ... petits compliments à droite et à gauche. Puis, quand tout le protocole fut en place, il ordonna au maître des cérémonies de donner l'ordre de l'ouverture des festivités, ne pouvant le faire lui-même ... à cause du protocole. Les orchestres et les chorales entonnèrent les hymnes créés spécialement pour l'évènement. Alors le roi, dans un geste magestueux, c'est à dire un petit signe discret de la paupière gauche, fit dévoiler le chef-d'oeuvre. La tenture s'effaça et la fresque magique apparut dans toute sa splendeur. L'émotion générale fût à son comble, chacun s'exclamait devant cette merveille d'entre les merveilles. Le roi jubilait, roucoulait et redistribua ses petits compliments de tous côtés. Tout à sa joie, il chercha du regard Till pour lui rendre les honneurs cent fois mérités. Mais celui-ci avait disparu. Lorsqu'un petit enfant arriva au pied de la fresque et resta figé, les poings sur les hanches. Puis il dodelina de la tête, se gratta le bout du nez. Un silence envahit l'assistance, l'enfant resta un bon moment tout aussi silencieux devant le mur puis s'écria : "Mais ! il y a rien sur ce mur, il est tout blanc !". La suite est facile à comprendre.

Till le bouffon, dont les facéties ne manquaient jamais de sagesse, avait mis en évidence la vanité du souverain et du monde qui l'entourait et la facilité qu'il pouvait y avoir à tromper les uns comme les autres avec un simple discours, soutenu toutefois par une préparation savante des esprits ignorants.

Seule, l'innocence enfantine fut à même de dévoiler la supercherie.

Cette histoire pourrait presque se passer de commentaire tant elle colle avec une réalité contemporaine. Cette prémonition d'un art de l'absurde n'émeut pas le moins du monde, certains y puisent même une justification des plus sérieuses à leurs propres absurdités. Actuellement, chez certains et souvent même des "intellectuels", la mauvaise foi se surajoute, car l'idée même d'imaginer avoir été le jouet d'une supercherie crée un blocage mentale. Il n'est pas nécessaire d'être bardé de diplômes en sciences humaines pour savoir, qu'avec un tout petit peu d'expérience, on peut tout justifier ... et aller jusqu'à se convaincre soi-même !

Till avait donné une leçon dont nos sociétés n'ont tiré aucun profit. Cet acte, posé par le fou du roi est, depuis longtemps, isolé de son contexte, vidé de son sens et résumé par l'art contemporain comme le critère suprême de l'acte créateur. Cette leçon vaut bien ... un roman pourtant ... sinon un fromage !

 

L'art et l'Icône

L'Art Sacré, lui, doit normalement se situer sur un tout autre plan et échappe, par nature, aux critères déterminés par la "critique", voir les spécialistes de l'art et même les souverains abusés. Il ne peut y avoir d'Art Sacré envisagé autrement que comme "discipline spirituelle" et le regard profane ne peut en aucun cas en percevoir l'essence. Ceci est valable pour toute "Forme Traditionnelle". Il suffit d'examiner certaines disciplines artistiques du Moyen-Orient et de l'Extrême-Orient pour le comprendre. Comment pouvoir imaginer peindre la même chose toute sa vie si ce n'est sous forme "d'ascèse". C'est la raison pour laquelle la question de l'originalité au sens moderne du terme n'a qu'un intérêt secondaire alors qu'elle devient primordiale si on l'envisage en son sens étymologique : qui se réfère à la source première. Ce ne sont pas les volontés individuelles qui s'expriment dans un Art sacré authentique. L'individualité devient le support intelligible d'une Vérité Révélée. Que cette évidence plaise où non aujourd'hui, elle reste le critère et la nécessité fondamentale de la transmission de la Vraie Connaissance qui est, elle, d'ordre ontologique. Mais nous reviendrons ailleurs sur cette question.

Nous ajouterons toutefois une observation : l'actualité, avec la création d'un musée des Arts Premiers, nous l'impose. Ces "oeuvres", dont les générations de peintres contemporains ont prétendu s'inspirer, n'ont rien à voir avec l'idée que l'on peut se faire de l'art de nos jours. Il s'agit de représentations sacrées dont la fonction s'inscrivait dans des Formes Traditionelles particulières. Assimiler ces oeuvres à l'art tel qu'on le conçoit aujourd'hui et s'imaginer (pour l'artiste) se situer dans une certaine continuité est, une fois de plus, l'attestation d'une ignorance, voir d'un désordre mental bien navrant. Nous passerons sur le pillage que constitue ces "réserves mises en musée" puisqu'il y a là comme un automatisme lié à notre sens de supériorité.

 

L'enseignement iconographique et l'étude approfondie de son évolution au cours des temps nous font comprendre comment, dans le christianisme oriental, cet Art Sacré, se maintient fermement jusqu'à nos jours sur sa base spirituelle (malgré les époques de dégénérescence), alors qu'en occident, tournant le dos à son fondement "Traditionnel", l'art jusque dans sa forme religieuse se soumet confusément à la recherche subjective ou exclusivement esthétique. En d'autres termes, quand l'iconographie "Traditionnelle" propose une représentation de la quête spirituelle*, quand ce n'est une représentation de l'Être, sous des formes et des styles différents, l'art occidental depuis la Renaissance s'éloigne progressivement de cette perspective pour s'engager sur le terrain psychique. Reste la justification et le discours autour de l'oeuvre, car l'artiste est ainsi fait qu'il supporte mal l'examen de son oeuvre au regard du simple "BON SENS", d'autant plus quand le seul critère de référence est la "transaction". Ce que nous venons de dire nous amène à préciser un point qui est souvent laissé à l'abandon : la distinction entre le Spirituel et le psychique.

*Profitons de cette réflexion pour mettre en garde, ceux que l'iconographie intéresseraient sérieusement, contre certains enseignements qui détournent l'aspect symbolique pour surajouter un délire pseudo-mystique. L'enseignement de ces pseudo-maîtres tiendrait plus du fétichisme le plus niais s'il n'y avait derrière une ''tyrannie'' intellectuelle qui laisse malheureusement des traces bien difficiles à effacer et n'est pas sans rappeller le discours d'un certain art contemporain.

Le plan Spirituel et le plan psychique

Pour bien comprendre les différences de plans auxquelles il est fait allusion, il convient avant tout d'affirmer qu'il n'y a pas d'un côté le psychique et de l'autre le Spirituel. On peut figurer ce que nous voulons dire sous la forme d'une ligne verticale qui plonge indéfiniment vers le bas et s'élance indéfiniment vers le haut avec un point (sans dimension) de passage entre le haut et le bas. Tout ce qui se situe sous ce point sera signifié comme "psychique" et au-dessus comme Spirituel. Si on utilise une équivalence au plan de la création, la surface de l'eau correspond au point de passage entre la partie aquatique et la partie aérienne.

Chacun peut envisager alors les relations et extensions qui en découlent pour ce qui est du dessus et du dessous du plan de l'eau et du plan lui-même. Pensons entre autres à la naissance et qui plus est, au Baptême, mais aussi d'une manière plus générale à certains aspects liés aux 5 éléments.

Voir notre propos sur l'Icône de la Dormition de la Vierge Marie.

 

Il est alors évident qu'à partir du moment ou l'on descend ou que l'on monte on parcourt une indéfinité de points ou mieux de degrés. Il serait aussi judicieux d'examiner sous ce rapport l'Icône de "l'échelle de Jean Climaque".

Il n'y a donc pas dualité entre l'un et l'autre plan mais continuité. La dualité n'apparaît que pour celui qui confond l'un et l'autre plan ; dans ce cas cette verticale se sépare en deux directions qui s'opposent inexorablement La continuité, elle, tient à une disposition de l'esprit.

Afin d'insister un peu plus sur ce propos, appliquons à la verticale l'image du métier et de son apprentissage.

L'ignorance dans laquelle se trouve l'apprenti le situe vers le bas (étant entendu qu'il n'y a rien, dans ce propos, qui puisse avoir un sens péjoratif, il s'agit là de la simple évidence de l'ignorance du métier) à un degré déterminé par l'aptitude réelle et naturelle de l'apprenti. Son apprentissage, s'il est sérieusement accompli, va l'élever de degré en degré jusqu'à la maîtrise. Soulignons qu'étant donné l'indéfinité des degrés à parcourir et que ceux-ci ne sont pas forcément acquis définitivement, il n'appartient pas à l'homme de définir le degré de réalisation de chacun. L'homme étant libre par nature..., magnifiquement libre... et désespérément libre.

Ceci ne veut pas dire qu'il est livré à lui-même puisqu'il bénéficie du regard objectif de son maître.

Le passage du plan inférieur (ignorance) au plan supérieur (maîtrise) était considéré par les hommes de "métiers" comme le passage du plan "psychique" au plan "Spirituel". Ce qui ne voulait pas dire que l'homme s'était accompli totalement par la "maîtrise" mais qu'il prenait conscience de la nécessité d'aller vers cet accomplissement*.

* le langage nous a laisser un message auquel on ne fait plus attention : ne dit-on pas qu'on doit "élever" nos enfants !

Reprenant le plan de la création et l'image du schéma du lac, on comprend l'importance de la "sortie des eaux" dont la "porte" (si l'on peut dire) est le plan de l'eau, cette surface sans épaisseur, ce point de contact entre l'un et l'autre. Cette sortie des eaux dans le baptème est considérée comme deuxième naissance. Le baptisé est tiré du "psychique" (image du premier Adam, mais aussi du "vieil homme") et accède au "Spirituel" (image du dernier Adam, le Christ). Il serait bon de lire les textes qui accompagnent le baptème pour bien comprendre l'importance de l'immersion et de la sortie des eaux. De ce point de vue on peut méditer sur l'Icône de "l'Epiphanie" mais aussi de la "Descente aux limbes".

Ce que l'on doit dire du point de passage d'un plan à l'autre est qu'il est qualifié "d'immobile", "harmonieux", "équilibré", "paisible", "parfaitement pur", mais aussi "sans dimension"* (sur le plan vertical).

*Souvent il est fait allusion aussi à la fine pointe de l'âme en relation avec la pointe et le fil d'une lame qui doit (théoriquement) ne plus avoir de dimension (épaisseur) pour trancher sans déchirer.

On peut remarquer que si cette surface est "parfaitement calme" elle devient parfaitement miroitante et reflète ce qui est "en haut". Il y a sans aucun doute une relation immédiate avec certaines prières où l'on demande : « Seigneur apaise mon âme ... », mais aussi avec ce principe vieux comme le monde « Connais-toi toi-même ! » ou sa traduction chrétienne « Aime ton prochain comme toi-même ! ». Pour se mirer et se connaître "en vérité", il n'est plus question d'un miroir extérieur mais "intérieur"*.

*Till Eulenspiegel est toujours représenté avec, sur l'épaule un hibou dont on dit qu'il signifie la sagesse et (nous ajouterons l'image de "celui qui voit dans les ténèbres") et un miroir qui lui permet de renvoyer (symboliquement) l'image de l'autre.

Par contre plus on descend sous ce plan, plus on s'enfonce dans les bas-fonds psychiques (psyché est l'équivalent d"anima", âme, en latin)*.

*La confusion contemporaine tient en ce qu'on a souvent du mal a envisager une réalité (telle que l'âme) qui recouvre en elle-même une indéfinité de degrés alors que c'est dans la nature même des "choses". Cette confusion est la même que l'on fait lorsqu'on fixe un état comme celui de la "sainteté" en imaginant sans doute qu'il s'agit d'un diplôme attestant d'une compétence particulière. La possibilité d'une indéfinité de degré de sainteté semble difficile à admettre.

Dans ce processus de descente, on ne touche jamais le fond si bien que les actes des individus qui se complaisent dans cette descente peuvent* les conduire à la monstruosité. L'actualité et certaines formes artistiques nous en fournissent de sinistres illustrations. Mais aussi certaines pseudos thérapies qui prétendent soigner l'âme en la contraignant à descendre en aveugle dans les bas-fonds psychiques sans aucune connaissance réelle de ce dont il s'agit.

* nous signifions intentionnellement "peuvent" parceque la part de liberté inhérente à chacun reste inaltérable. En revanche, c'est l'individu lui-même qui, dans sa "descente" risque de se priver de sa "liberté" (ou mieux : créer une distance de plus en plus grande entre lui et elle): plus il descend, plus il s'affaiblit psychiquement et plus il lui faudra déployer de force intérieure pour se "libérer". Il est malheureusement probable, dans le cas d'un "épuisement psychique", qu'il cède et s'abandonne lui-même jusqu'à se "livrer pieds et mains liés" (suivant certaines représentations).

L'exemple de l'apprentissage du métier ou de toute activité humaine (aussi bien que celle de la "création") est aussi une image de ce que nous sommes et si nous avons la certitude que cette image est l'expression de la vérité, nous savons aussi que notre vie n'est pas tout à fait rectiligne. Nous errons plus souvent de doutes en certitudes, d'échecs en réussites, parce que nous sommes créés "libres" ; de cette liberté susceptible de nous porter vers le haut comme vers le bas.

C'est aussi de cela dont il est question dans les différentes voies artistiques. Sur quel choix l'artiste doit-il s'arrêter ? Quel que soit son mode d'expression, la réponse se trouve peut-être dans l'éveil de la "conscience" ! Ce témoin silencieux qui ne peut pas être affecté ne fusse que par l'ombre de notre fragilité. La Conscience reste absoluement objective quoiqu'on puisse en dire, la nier ou penser pouvoir l'étouffer.

 

Léonard de Vinci et les temps modernes

Léonard de Vinci est l'exemple type de ce passage du Spirituel au psychique et son discours atteste d'une désespérance en ce qu'il constate l'impossibilité d'aller au-delà du passage auquel nous faisions allusion plus haut.

À propos du portrait voici ce qu'il dit dans sa dernière leçon à son Académie de Milan (1499) alors même qu'il ne cesse de prétendre élever son art au spirituel :

« Laissons les moines et les prêtres, qui possèdent tous les secrets par inspiration, expliquer les lettres sacrées qui sont la vérité suprême, et contentons-nous de faire sentir l'infini, sans le définir. Pour opérer ce reflet d'infini dans un visage, il faut rejeter les accents passionnels et former un masque grave et souriant à la fois, qui attire et qui domine, comme une chimère qui ne serait pas cruelle... »

Léonard est pour nous un homme à part en ce qu'il exprime avec tant de charme cette déchirure que constitue la "Renaissance". Il veut avec tout son génie inclure dans son art un mode spirituel en s'affranchissant de la connaissance des moines et des prêtres auxquels il fait allusion et, dans sa bouche, il s'agit des "Pères de l'Église". Sa définition du portrait ne peut que confirmer cette tendance vers le psychique bien qu'il s'en défende à maintes reprises : « ... il faut rejeter les accents passionnels ...» (Règle iconographique) «... et former un masque grave et souriant à la fois ... » (affirmation d'une fixation d'ordre psychique). Ces derniers mots nous expliquent mieux qu'un long discours la fascination qu'il exerce depuis si longtemps, mais aussi sa contradiction puisqu'il revient par là même à une réalité d'ordre psychique.

Et de fait, ce qui fascine dans ses portraits c'est cette indicible ambiguïté qui résulte de cette "souriante gravité". Il suffisait d'écouter Léonard lui-même pour comprendre le présumé mystère de Mona Lisa (la Joconde), qui reste, bien entendu une oeuvre touchante et magnifique, malgré les abus qu'on a fait de son utilisation.

La Joconde

 

Cependant le pas est franchi puisqu'à partir du moment où l'on quitte le mode symbolique, pour se confronter aux dédales de l'indéfinité des émotions et de leurs figurations* on ne peut plus se situer au plan spirituel si l'on sait que le mode et l'expression recherchés par l'iconographe sont respectivement la "stylisation" et"l'impassibilité".

* on s'interroge, par exemple, sans fin sur l'exactitude des traits et des expressions du Christ. (Si l'on se situe, bien entendu, dans une perspective "religieuse").

Malgré quelques peintres d'exception, tels Rembrandt ou Vermeer dont les portraits continuent à nous émouvoir, la recherche va aller toujours un peu plus vers la forme pour elle-même jusqu'à l'informe chez certains peintres ; le sujet devenant "prétexte".

Du reste il est intéressant de remarquer combien Vermeer insiste, plus que tout autre, sur la "FORME PROPRE QUI A SA PROPRE COULEUR ", on pourrait presque dire que la forme qu'elle soit ombre ou lumière a sa propre identité indépendamment ou en plus du sujet représenté. Même si nous admirons et respectons ces oeuvres, il n'en demeure pas moins qu'elle ont quitté le mode symbolique et tournées définitivement le dos au "Sacré", et par voie de conséquence à la fonction ontoloqique de l'art.

S'il était besoin d'insister encore sur l'importance de la distinction que nous faisons entre le psychique et le Spirituel, nous dirions volontiers qu'il n'est pas suffisant de dire "j'exprime le spirituel dans mon art ! " pour qu'il en soit ainsi.*

*« Les historiens de l'art, qui appliquent le terme d'art sacré" à n'importe quelle oeuvre artistique à sujet religieux, oublient que l'art est essentiellement forme ; pour qu'un art puisse être appelé "sacré", il ne suffit pas que ses sujets dérivent d'une vérité spirituelle, il faut aussi que son langage formel témoigne de la même source. Tel n'est nullement le cas de l'art religieux comme celui de la Renaissance ou du Baroque, qui ne se distingue en rien, au point de vue du style, de l'art foncièrement profane de cette époque ; ni les sujets qu'il emprunte, d'une manière tout extérieure et en quelque sorte littéraire, à la religion, ni les sentiments dévotionnels dont il s'imprègne, le cas échéant, ni même la noblesse d'âme qui s'y exprime parfois, ne suffit pour lui conférer un caractère sacré. Seul un art dont les formes mêmes reflètent la vision spirituelle propre à une religion donnée, mérite cette épithète ... » (Titus Burckhardt)

 

L'Icône et le "Spirituel dans l'Art"

Il n'est pas exagéré d'affirmer que l'iconographe, quelles que soient l'époque et les modes de son temps, dès lors qu'il se conforme à l'enseignement des Maîtres, exprime en IMAGE (Icône) sans doute possible " les lettres sacrées qui sont la vérité suprême" dont parle Léonard de Vinci.

Mais cela n'est rendu possible que par l'origine et le mode d'expression iconographique qui synthétisent la "Volonté Divine manifestée en toute sa Création". De ce point de vue, il n'y a rien qui puisse mieux exprimer cette origine et cette Volonté que la "SAINTE FACE" dite "IMAGE NON FAITE DE MAIN D'HOMME" (voir l'histoire de la Sainte Face)

 

S'il était possible de définir ce mode d'expression, on pourrait évoquer la stylisation, mais plus encore la rupture d'avec la vision ordinaire du monde. Tout ce qui peut contribuer à rompre cette vision ordinaire, en écartant soigneusement la monstruosité ou même la naïveté (qui si elle n'est pas négative en soi, peut être réductrice), va conduire consciemment ou inconsciemment l'âme ou la psyché à développer ce "regard intérieur" qui s'ouvre non pas vers le bas (psychique) mais vers le haut (Spirituel)*.

*Par parenthèse, il y a là une démarche diamétralement opposée à la psychanalyse. Cette dernière observation et celle qui suit devraient suffire à écarter les tentatives d'explications fantaisistes sur l'art et soulignent l'incompatibilité de point de vue avec l'élucubration analytique qui se veut incontournable aujourd'hui.

L'Art de l'Icône bien que spirituel par nature, non seulement n'exclut pas le psychique mais l'intègre en l'ordonnant, l'harmonisant, le pacifiant. Pour utiliser les termes de métiers, on dira : "une place pour chaque chose et chaque chose a (ou à) sa place". Si on examine l'image du cavalier, par exemple l'Icône de Saint Martin, nous dirons ceci : la nature animal (anima : âme-psyché) de l'homme est le cheval qui doit être dompté, dressé. Le cavalier qui a dressé convenablement sa monture peut lui poser tout le harnachement : mors, bride, rennes, selle, étriers. L'animal pacifié devient le véhicule qui lui permet de cheminer et d'aller plus loin. La nature animal n'est pas éliminée ou réduite, mais maîtrisée, transformée ou transfigurée. L'exemple du dressage atteste de la part qui est faite au psychique et c'est d'autant plus important de faire cette remarque que la voie Chrétienne et son Art Sacré, dans sa spécificité orientale (ou Romane), loin de nier le "corps physique" et le "corps psychique" prend appui en quelque sorte sur cette "donnée" (notre nature humaine) la transforme avec "maîtrise" (transfigure) de la même manière que la nature transforme la matière dite "vile" en or.

Dans la réalisation de l'Icône, certaines phases de préparation de la planche soulignent cette nécessité. On part toujours de la matière brute pour l'affiner et la parfaire, des "ténèbres vers la lumière", mais aussi certains éléments de la composition font partie intégrante de l'équilibre psychique par exemple les rochers, les plis des vêtements, etc ... C'est très remarquable sur les Icônes des grands Maîtres où l'on voit bien que le dessin de base reflète un équilibre parfait.

Il est facile d'imaginer une oeuvre contemporaine fondée uniquement sur ces éléments isolés de leur contexte. La place accordée alors au psychique devient exclusive et tout est possible puisque d'une certaine manière, le geste et son rythme peuvent devenir le seul pôle d'intérêt et de recherche du peintre. Or pour nous, la parole de sagesse prévaut lorsqu'elle nous dit :

« Tout est possible, mais tout n'est pas profitable ! ».

 

L'anonymat de l'iconographe et l'identité du peintre

Il est de tradition de ne pas signer une Icône. Cet anonymat est, bien entendu, tout relatif dans la mesure où l'on peut identifier un style. D'autre part on sait bien que chez certains orthodoxes (grecs notamment) la signature n'est pas "tabou". Mais le plus important réside en ceci : CE QUE REPRÉSENTE l'iconographe ne doit pas être voilé par son individualité. Sa liberté picturale doit demeurer un secret entre son Créateur et lui, du moment qu'il suit la "règle".

Ce qui peut sembler contraignant ou réducteur à la sensibilité contemporaine est tout le contraire pour l'iconographe et le champ de découvertes sans fin qui s'ouvre à lui ne peut se comprendre que par la "pratique". S'il n'y a pas d'interdiction absolue d'innover, le maître dira : « Qui es-tu pour prétendre réécrire les Saintes Ecritures ? ». Les anciens disaient qu'ils "écrivaient" une Icône (et non pas "peignaient")

Ce qui nous paraît difficilement acceptable pour les Textes Sacrés le serait-il pour l'Icône, à moins d'avoir une "Révélation". Mais puisque la "Révélation" se conforme nécessairement à l'Esprit de la Tradition, le maître dit : « Qui es-tu pour prétendre connaître en sa totalité cet Esprit-là ? ». L'anonymat se comprend comme rejet de l'individualité et recherche de la Personnalité au sens premier de ce terme (et non pas au sens moderne qui est exactement l'inverse).

Nous avons déjà dit que cette démarche s'inverse à la Renaissance. Dans un premier temps, la signature correspond à un atelier auquel le "Maître" donne son nom ; on peut penser aussi bien à Léonard de Vinci qu'à Albrecht Dürer. À l'époque moderne et contemporaine, la signature devient le critère incontournable du statut individuel de l'artiste. De le dire aujourd'hui peut paraître puéril, mais ce qui l'est moins c'est de constater que l'authentification ou l'intérêt d'une oeuvre passe obligatoirement par la signature. Ce qui donne le champ libre à toutes les spéculations sur les copies, les faux etc... et une nouvelle forme d'idolâtrie.

L'iconographe ignore ces agitations. Ce qui le distingue fondamentalement tient à la sacralité de la représentation dans la "discipline iconographique". Sa liberté dans l'anonymat le conduit à poser un regard très différent sur l'artiste et son oeuvre et du glissement progressif de l'art occidental vers "l'originalité" comme cause première et seul critère.

 

L'art Sacré

Il faut dire que nous vivons dans une époque bien étrange où il peut paraître tout à fait normal de se conformer et respecter sans sourciller des disciplines extrêmes-orientales très édulcorées quand elle ne sont pas tout simplement falsifiées et détachées de leurs Traditions, alors que des disciplines authentiques issues du Christianisme vont prêter à discussion ou préjugés. Même si l'on sait que nul n'est prophète en son pays, on peut tout de même s'interroger sur l'extraordinaire faculté qu'a l'occidental (on peut malheureusement de nos jours ranger dans cette dénomination d'occidental, de plus en plus d'orientaux qui rêvent du "rêve américain") à idolâtrer ce qu'il ne comprend pas ou comprend à l'envers ce qui revient au même.

Cela pose en l'occurrence le problème de l'appréhension du Sacré en général et peut-être même de son désintérêt dans notre époque, plus attirée par les certitudes scientifiques temporaires et les pseudo-spiritualités mondaines que par la Vérité que véhicule une Forme Traditionnelle comme le Christianisme. D'ailleurs les derniers termes utilisés ne peuvent que plonger la plupart de nos contemporains dans une grande perplexité quand ils ne déclenchent pas des manifestations d'hostilité.

 

Quant à se demander comment exprimer ou définir le Sacré, il suffit de citer l'homme sage qui dit :

« Cette conception du Sacrifice (sacrifier = rendre sacré) comme une action incessante, et comme la somme du devoir humain, trouve son achèvement dans l'absolue certitude que chaque fonction de la vie active, jusqu'aux actes de respirer, de boire, de s'amuser est interprétée en mode sacramentel, et où la mort n'est que la catharsis finale. Ainsi, accomplir sa propre vocation, déterminée par sa propre nature sans mobile d'ordre individuel, est la route de la perfection ... » Bien entendu cette perception du Sacré ne s'accommode pas du mode subjectif qui est le trait caractéristique de notre mentalité. Et à la question : « Qu'est-ce qui est Sacré ?» on pourrait sans doute répondre : « Toutes choses visibles et invisibles qui ne s'opposent pas à la nature des "choses "». Précisant toutefois que "chose" est envisagé dans son sens étymologique "causa", la cause.

L'homme sage conclut : « nous disons dans la "nature des choses" intentionnellement, pour faire entendre que tout ce qui est fait "naturellement" peut être sacré ou profane selon notre degré de connaissance, mais tout ce qui n'est pas fait "naturellement" est essentiellement et irrévocablement profane ». et cet homme-là était Indou.

On voit par là qu'il ne suffit pas de "s'intéresser" à l'art Sacré pour le comprendre véritablement et à plus forte raison le mettre en oeuvre, mais à se fondre dans cette discipline sacrée et la Tradition dont elle est issue. La Sacralité, elle, tient à l'origine de ce qui est Sacré, de cette origine non-humaine (est-il besoin de préciser "Origine Divine" !), et à sa transmission* "à visage découvert", "de la main du maître à la main de l'élève". Là encore on peut penser à l'Icône dite "non faite de main d'homme" : la Sainte Face.

Ce n'est pas le hasard si elle est considérée comme le prototype de la "Représentation" chrétienne.

La Sainte Face

On peut alors mieux comprendre ce texte de Saint Paul lorsqu'il écrit : "... Et nous tous qui, à visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la Gloire du Seigneur, nous sommes transformé en cette même image, allant de Gloire en Gloire comme de par le Seigneur qui est Esprit ...". Exprimer la Vérité aujourd'hui constitue un engagement et un devoir autrement difficiles à tenir que de l'accommoder à notre propre "sauce" parce qu'Elle risque toujours de mettre en évidence notre propre indigence. Mais c'est pourtant le premier devoir de l'iconographe et ce devrait être celui de tout homme (ou femme, bien entendu).

*Cette transmission implique évidemment une réalisation effective. Les anciens voyaient juste lorsqu'ils interdisaient la stricte copie (sauf pour l'étude) ou la reproduction mécanique, voir industrielle (collée sur bois) qui elle, va à l'encontre de la réalisation individuelle et de ce qui est fait "naturellement" . Cette manie demeure "irrévocablement profane" (la bénédiction, pour ce qui est de la reproduction collée, n'y changeant rien et ne peut constituer alors qu'une sorte d'exorcisme dérisoire). Comment peut-on justifier cette dernière pratique ? S'il fallait la justifier, il faudrait aussi appliquer ce même principe au chant Sacré et pourquoi pas à la liturgie et à la vie même ...

Alain Dufourcq

 

 

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