L'ATELIER DES DEUX SAINTS JEAN, 
LES JANINS 45220 (LOIRET)  MELLEROY  - FRANCE - TEL : 02 38 95 39 43
Accueil : L'Icône : une discipline spirituelle, les Icônes, 
cours et stages d'iconographie, réflexion sur l'art, expositions, Traité de peinture 
Scénographie, affiches de théâtre, peintures, graphisme, illustrations
 
 

 

De la non-perspective en iconographie

Depuis longtemps nous observons l'obstination avec laquelle certains colportent le concept de perspective inversée et sa conséquence séduisante de points de fuites qui convergent vers le coeur du fidèle. Si cette idée apparaît comme (théo)logique, elle ne se vérifie jamais chez les grands Maîtres pour la bonne raison qu'elle est fausse. De ce point de vue nous regrettons qu'il y ai trop fréquemment chez certains la tentation de la "formule" pour elle-même sans vérifier l'exactitude et le bien fondé de celle-ci ...

La restitution, tout autant que l'inversion de la vision ordinaire du monde, se situent aux antipodes de la préoccupation iconographique.

Nous avons dit et répété ailleurs que la règle affirme la rupture ou mieux l'abandon de cette vision ordinaire, ce n'est pas pour l'envisager en l'inversant. Il semble avoir échappé à beaucoup qu'une "inversion" ne peut en aucun cas constituer un principe authentique mais plutôt son contraire ...

Dans son ouvrage sur l'Icône, le Père Daniel Rousseau reprend cette "théorie" à son compte et plus précisément à propos de l'Icône de la Sainte Trinité d'André Roublev. Pour soutenir son raisonnement il observe que les tracés des pierres rectangulaires sous les pieds des anges, des sièges et de la table reposent sur un principe d'inversion de perspective dont les lignes de fuites convergent vers le fidèle. Cette déduction, très cérébrale, laisse de côté le bâtiment du haut de cette composition dont le schéma réduit à néant cette théorie, mais il y a plus grave. En admettant que l'on cherche les points de fuites de la partie inférieure de l'Icône, on peut voir qu'ils se situent sous l'icône et très très loin au delà de la surface de cette dernière ; ce qui va à l'encontre de la thèse développée. De plus, les côtés des sièges et des pierres sont pratiquement parallèles, par conséquent les points de fuites sont indéterminables.

Autre chose : si nous devions nous en tenir à un principe très élémentaire de lignes de fuites qui convergent vers le coeur du fidèle, leur point de fuite unique devrait se situer plutôt vers le centre optique de l'Icône (les tracés seraient à n'en pas douter assez cocasses !), car, pour ce qui est de l'image, c'est la vue que l'on sollicite et non... les pieds ...

Encore une fois - dans le cadre de la représentation iconographique - pour atteindre le coeur du fidèle, jusqu'à preuve du contraire, nous passons par "la vue" et le centre optique de la représention.

Petite remarque : le centre optique ce cette Icône est ... la coupe ...

Une fois de plus, la réflexion de Léonard de Vinci mérite d'être rappelée : "Ce qui m'occupe relève de l'expérimentation, non de l'élocution ..." D'où l'inconvénient d'une approche spéculative de l'iconographie. L'élaboration discursive originale risque de faire illusion pendant un temps, mais s'effondre à la première confrontation avec l'expérimentation. Certains érudits ne peuvent s'empêcher de penser à la place des Maitres en leurs prêtant leurs propres intentions. Combien de théories de cette sorte ont ainsi été élaborée sans aucune vérification sérieuse et logique ?

En tout cas, celle-ci est tout a fait significative de jeux intellectuels complaisants et lénifiants dont l'écho, malheureusement, se répète de loin en loin dans les couloirs des ateliers. Que ceux qui doute de ce que nous affirmons aient la curiosité d'appliquer le pseudo-principe d'inversion de la perspective à une composition iconographique ; ils comprendrons très vite ce que nous venons de dire !

L'iconographe, et cela depuis l'origine applique en toute chose la règle spirituelle de l'abandon du monde sans perdre de vue qu'il est issu de celui-ci. Il sait, par exemple que, comme dit Saint Paul : c'est le psychique qui paraît d'abord puis le Spirituel. Ou encore : on est semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel.

Nous voulons dire par là que la représentation spirituelle s'affranchit des apparences qui peuvent faire illusion (sans les ignorer pour autant) et les « transforme » ou les transfigure pour en exprimer la Cause.

De cette façon nous pouvons affirmer que chercher des lignes de fuites dans l'Icône nous renvoie à cette sagesse mondaine, cette intelligence des intelligents. La tentation est forte de tenir des raisonnements pour apparaître savant. La thèse souvent émise selon laquelle les anciens ignoraient la perspective reflète la méconnaissance d'un certain regard. Les anciens tout autant que l'enfant n'ignorent nullement que ce qui est près est plus grand que ce qui est loin ; restituer la réalité ne correspond à rien d'élévé pour celui qui s'avance dans la voie spirituelle. De plus comment pourrait-on inverser ce que l'on ignore ?

Nous encourageons les zélateurs de la perspective inversée à chercher les lignes de fuites sur le détail de l'Icône ci-dessous ... il peuvent, s'ils le souhaitent nous faire parvenir le résultat de leur découverte ...

On ne compte plus les ouvrages qui traitent de cette absurdité avec le plus grand sérieux. On en compte beaucoup moins qui s'intéressent à la symbolique du geste, des couleurs, de la composition réelle des Icônes. Nous comptons pour inexistants, voir dangereux, ceux qui se rattachent à des mouvances pseudo-spiritualisantes qui, eux, prolifèrent. Ces publications fourmillent d'exemples d'inversions de sens. Nous rappellerons que la Grande Symbolique Traditionnelle, qui était envisagée par les anciens comme "science sacrée", affirme qu'en aucun cas elle n'est en contradiction avec la "nature des choses". Le pseudo principe d'inversion, lui, constitue le signe de l'erreur et de l'errance.

Nous ne connaissons pas, dans le cadre de l'iconographie, d'enseignement contemporain sérieux développant l'appréhension de l'équilibre de cette composition tout comme la connaissance du nombre sous sa forme qualitative et non pas quantitative. Ceux qui ont reçu une formation artistique savent très bien ce que nous voulons dire ...

Il suffit d'observer une certaine iconographie contemporaine pour en constater les résultats.

Profitons de cette réflexion pour faire observer qu'il paraît assez contradictoire (comme l'affirment certains) de laisser penser qu'une iconographie contemporaine serait "à venir" et se réclamer en même temps du respect de la Tradition. Ceux-ci semblent ignorer que lorsqu'on pénètre dans l'église (dans le cadre liturgique), on quitte le "monde", on se situe dans un temps "spirituel" : « là où une seconde est "une éternité"». Se poser la question d'une iconographie spécifiquement contemporaine n'a pas plus d'intérêt que de s'accomoder de l'opinion de "ce monde". D'autre part, nous ne voyons pas très bien l'intérêt qu'il peut y avoir à stigmatiser les iconographes qui estiment que les Grands Maîtres sont des modèles incontournables. Il faut avoir étudié et "expérimenté" les oeuvres de ces Maîtres pour n'avoir aucun doute sur la "Tradition" qu'il nous transmettent.

Mais écoutons plutôt le Maître iconographe Denys, moine de Fourna (vers 1730) : " ... Je n'ai donc pas voulu cacher mon talent, c'est-à-dire le peu d'art que je connais, m'efforçant d'imiter, autant qu'il m'était possible, le fameux maître Manuel Panselinos de Tessalonique. Après avoir travaillé dans les églises admirables qu'il a ornées de peintures magnifiques dans la montagne sainte de l'Athos, ce peintre jeta autrefois un éclat si brillant par ses connaissances dans son art, qu'il était comparé à la lune dans toute sa splendeur. Il s'est élevé au-dessus de tous les peintres anciens et modernes, comme le prouvent encore évidemment ses peintures sur mur et sur bois. C'est ce que comprendront très bien tous ceux qui, possédant un peu la peinture, contempleront et examineront les oeuvres de ce peintre ..."

Chez Denys de Fourna, outre l'immense respect qu'il voue à Manuel Panselinos; nous saisissons le sens de son enseignement et la rigueur qu'il imprime à son exigence de qualité dans l'imitation (ce qui ne veux pas dire la copie) du Grand Maître. Il ne s'interroge nullement sur l'actualisation de l'Icône mais sur la connaissance dans la sagesse, autrement nommée Science Sacrée. Pour le reste, les questions de styles, de sensibilité contemporaine voire de "créativité", c'est le domaine de l'art profane.

Ceci nous laisse penser que certaines tendances "novatrices malheureuses" dans l'iconographie contemporaine proviennent d'une frustration de la "créativité" ou d'une pratique "par défaut". Nous ne pouvons que suggérer avec le plus grand sérieux, à ceux auxquels nous pensons, d'expérimenter d'autres disciplines artistiques. Elles leur permettront de soulager cette compression de l'âme. Mais, de grâce, qu'ils épargnent, à eux-mêmes et aux autres des tyranies de pseudos maîtres rêvant du "travail d'atelier"(pour faire du nombre) et fustigeant les "solitaires". Un peu de "Simplicité" (qui est le contraire de la médiocrité) dans la technique et plus de rigueur dans la "connaissance" ne peut qu'être salutaire à l'iconographie contemporaine du moment qu'elle ne s'écarte pas de l'église et de la foi qui l'anime.

Cependant, l'iconographe doit être vigilant et responsable de son art quand l'institution démontre elle-même, au cours de son histoire, qu'elle peut rester très fragile face à certaines dérives. L'enseignement de Denys atteste de sa connaissance et se vérifie en son oeuvre, ce qui n'est pas le cas de ceux auxquels nous faisons allusion. Rédiger de beaux textes lyriques sur l'Icône est une chose, se confronter à cette discipline avec rigueur et sérieux, afin d'en développer la "maîtrise", en est une autre...

Et pour répondre à un argument qui tend à laisser penser qu'il serait préférable d'avoir une iconographie très discutable (voir médiocre) plutôt que des reproductions collées, (argument que nous avons entendu récemment dans l'orthodoxie même), nous ferons remarquer avec fermeté que rien n'empêche de développer une iconographie parfaite et digne (selon la prière de l'iconographe). Accepterait-on qu'un choeur chante faux, qu'un prêtre bafouille son texte, que l'odeur de l'encens soit insupportable, ou même au plan profane, qu'un artisan fasse mal son travail, etc ... Encore faudrait-il être rigoureux à l'égard de certains ateliers hétérodoxes (ou à prétentions orthodoxes) qui s'inventent des délires mystiques (dont la perspective inversée fait partie) pour pallier leur ignorance. Entre la médriocrité et la reproduction collée, nous choisissons une autre voie : le travail bien fait, le sérieux et le respect de la "Tradition" ; partant du principe que nous a enseigné notre maître : "On n'a jamais aucun mérite à faire ce que l'on est capable de faire". Ce qui implique de ne point se satisfaire du niveau que l'on pense avoir atteint.

L'Icône applique et exprime « à la lettre » cette « folie en Christ » qui constitue l'essence même de la voie chrétienne. Mais c'est seulement au regard du monde que cette folie apparaît comme telle. Alors pourquoi composer avec ce monde ! ...

Après avoir rejeté jusqu'au soupçon d'une théorie de la perspective inversée comme de l'ombre portée, voir les "manies" de technique à la "goutte" quand ce n'est pour d'autres à la "louche", il devient plus opportun de vérifier ce que signifient : la manière de représenter l'architecture, le sens qu'il faut donner aux ouvertures étroites et sombres, au voile rouge suspendu entre deux édifices, etc. Mais aussi s'attacher à développer des harmonies de couleurs sobres et justes sans oublier la recherche d'équilibre de la composition (qui n'a rien à voir avec les innombrables tracés fantaisistes présuméments savants). Enfin nous rappellerons ce que nous avons exposé précédemment sur le nimbe et la feuille d'or.

Pour conclure sous forme de boutade, nous dirons que la seule perspective intéressant l'iconographe est la perspective spirituelle. Cette introduction donnera lieu ultérieurement à des développements. (voir : des rites et des symboles)

 

retour sommaire